Tout est parti du lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans la banlieue parisienne mi-septembre. En quelques jours, c’était l’entièreté de la France qui était touchée par ce mouvement de révoltes des étudiant·es français.
En cause le manque de professeurs, des heures de cours non remplacées, des bâtiments qui se dégradent avec des conditions intenables pour étudier décemment. Les revendications démontrent comment le système est à bout de souffle.
Alors que le gouvernement a envoyé ses chiens de garde policiers pour mater la résistance à coup de gaz lacrymogènes, matraques et flashball, la révolte estudiantine devient éminemment politique dans une France totalement polarisée. Sur fond de désamour croissant pour le macronisme, le pays s’apprête à clore une décennie de pouvoir. La présidentielle est sur toute les lèvres avec le risque de voir pour la première fois, une formation d’extrême droite prendre le pouvoir.
Avant de discuter du fond, il est intéressant de jeter un œil sur la forme que prennent ces mobilisations et surtout de la réponse brutale du pouvoir. Les chiffres de la répression en France ont atteint un niveau sans précédent qui remet en question la gestion du maintien de l’ordre face aux mouvements sociaux. La comparaison entre la situation récente et les grands mouvements sociaux de l’histoire récente du pays met en lumière une bascule autoritaire spectaculaire.
Pour mesurer l’ampleur de la réponse policière actuelle, il suffit de mettre en perspective quelques chiffres :
- Mobilisations lycéennes (au 6 octobre) : près de 6 500 arrestations en seulement une dizaine de jours.
- Mouvement des Gilets Jaunes (2018-2019) : environ 6 740 gardes à vue (GAV) sur près d’un an de contestation intense.
- Mouvement contre la Loi Travail (2016) : 890 GAV au cours de plusieurs mois de mobilisation nationale.
- Mobilisation contre le CPE (2006) : moins de 2 000 GAV, alors que plusieurs millions de personnes sont descendues dans la rue des mois durant.
- Mai 68 : des centaines d’arrestations, mais seulement 95 gardes à vue, au cœur de ce qui était pourtant qualifié d’insurrection générale.
Cette comparaison met en évidence un traitement sécuritaire de la jeunesse et des mobilisations d’une brutalité sans précédent. Une partie de la génération des « boomers », qui soutient parfois une fermeté institutionnelle en justifiant la répression des forces de l’ordre, semble oublier la réalité de sa propre époque. Si le pouvoir d’alors avait appliqué une répression similaire à celle exercée aujourd’hui, le bilan humain aurait probablement compté des morts. Aussi, les mouvements historiques de l’époque n’auraient peut-être pas pu tenir sur la durée face à une telle pression policière.
Notons aussi que le pouvoir en place a emprisonné le jeune Ritchy Thibaut pour des propos appelant à la révolution. Comme son avocat l’indique, le militant est aujourd’hui incarcéré comme un prisonnier politique. Lorsque la jeunesse se soulève un peu partout dans le monde, tant le monde politique, de la droite à l’extrême centre que l’empirique médiatique, Bolloré en tête, n’hésite à pas la soutenir et à inciter à l’insurrection générale pour faire tomber des régimes peu amicaux. Aujourd’hui, cette même « élite » s’empresse d’adouber la violence quand elle vise des enfants voulant uniquement étudier dans des conditions dignes. Peut-être que si ces jeunes étaient des poubelles ou des barrières, ils auraient droit à plus d’indignation ou de reconnaissance. Comme on a pu le lire quelque part en marge de ces manifestations, chacun défend les siens : La gauche les lycéens, la droite les poubelles. Et pendant qu’on emprisonne un jeune militant pour des propos révolutionnaires, Marine Le Pen, condamnée pour avoir détourné plus de 4 millions d’argent public n’a pas effectué le moindre jour de prison. Il serait inutile de revenir sur le cas Sarkozy qui a démontré une fois de plus que la justice n’était qu’une affaire de classe sociale et que la bourgeoisie possédait des privilèges jusque dans le fonctionnement même de l’institution judiciaire. L’égalité devant la justice n’est qu’un slogan théorique tant les classes dominantes bénéficient d’une impunité et de privilèges disproportionnés.
Si ces thématiques semblent être lointaines dans notre relative paisible Helvétie, elles peuvent aussi nous inspirer lorsque les classes dominantes accaparent toutes les richesses. Mais on l’a vu ici aussi, la répression peut devenir brutale lorsque des citoyen·nes remettent en cause l’ordre établi. La publication grotesque et mensongère de la police cantonale valaisanne visant à intimider la jeunesse qui aurait été tentée de reproduire les protestations de leurs camarades français en est la preuve. Inutile de revenir sur la censure et la répression qui se sont abattues l’an dernier dans notre canton sur les militant·es qui voulaient dénoncer le génocide à Gaza. Il est toujours bon de se souvenir que le fascisme sera toujours la dernière carte de la classe dominante.
Yoann Bodrito, rédacteur en chef