La campagne « L’égalité contre la violence » permet de sensibiliser à la thématique des violences sexistes et sexuelles et s’affiche également comme un outil de prévention. Or le nombre de féminicides et de plaintes déposées pour violence conjugale ne cesse d’augmenter dans notre pays. Face à cette injustice systémique, la colère des femmes et des minorités de genre monte. Inséparable des grands mouvements sociaux, la colère est une émotion qui interroge en politique.
Dans son ouvrage, « La colère et le chagrin », Serge Tisseron nous invite à repenser son rapport à la gestion de la colère tant d’un point de vue individuel que collectif. Il présente cette émotion comme un vecteur de transformation du lien social qui peut être tout autant libérateur que destructeur. Il distingue deux formes de colères, qui s’enracinent dans des moments différents de l’enfance, et dont l’expression se retrouve ensuite dans la sphère politique. L’une se déploie autour du sentiment de toute puissance infantile, l’autre est fondée sur la reconnaissance mutuelle et l’exigence de justice. Le passage de la première à la seconde passe, selon lui, par l’apprentissage du chagrin, correspondant au renoncement du jeune enfant aux illusions de la puissance infantile perdue.
Du point de vue sociétal, la colère liée à l’illusion de toute puissance s’exprime notamment lorsque des colères légitimes sont détournées afin d’alimenter des politiques qui désignent des boucs émissaires à la vindicte publique. Or toute politique reposant sur une certaine éthique devrait se pose la question suivante : jusqu’à quel point peut-on s’appuyer sur la colère pour faire valoir des idées et comment valider la légitime colère que beaucoup ressentent tout en échappant à la tentation de projeter notre part d’ombre sur un bouc émissaire ?
L’idéologie patriarcale s’est imposée par l’expression d’une colère d’emprise et de domination, faisant de la femme libérée, la figure de la fille-mère ou de vieille fille, de l’hystérique – et plus généralement de la sorcière – le bouc émissaire permettant d’asseoir la domination masculine par une violence symbolique ancrée dans nos mœurs. En dénonçant l’injustice faite aux femmes et en œuvrant pour un changement total de paradigme, les féministes sont désormais devenues le bouc émissaire des masculinistes. Redéfinir le féminin impose de redéfinir le masculin. Les revendications des uns et des autres font appel aux deux types de colères précédemment décrits : la colère de toute puissance prône le maintien des privilèges et celles de dignité hurle pour leur abolition au nom du principe d’égalité.
Serge Tisseron nous permet de mieux comprendre que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles se cristallise sur l’apprentissage individuel et social de gestion de la colère. En préparant les jeunes à cultiver une colère de dignité, qui passe par le respect des compétences multiples et la conviction qu’il n’existe pas de groupe plus digne que les autres, l’école peut contribuer à ériger un rempart à l’expression sociétale des colères de toute puissance. Vivre ensemble dans une société où cohabitent de nombreuses opinions sur le monde, c’est pouvoir exprimer chacun nos colères sans détruire ou exclure l’autre. C’est actionner le levier de la colère pour construire une société plus juste pour toutes et tous. Une société adulte.
Référence
Tisseron Serge, La Colère et le chagrin – d’une émotion intime à sa mobilisation sociale, Albin Michel, 2025.
Sophie Delaloye, conseillère générale, Ville de Sion