Tout commence à Eschenbach, dans le canton de Saint-Gall, où une enseignante s’est vu refuser un poste à l’école primaire en raison du port du voile, malgré son engagement à dispenser un enseignement religieusement neutre. Ce cas, d’abord local, a rapidement pris une ampleur politique en Suisse alémanique. Comme l’a rapporté la RTS, le débat sur l’interdiction du voile à l’école s’est étendu aux parlements cantonaux de Saint-Gall et d’Argovie, avant d’atteindre le niveau national. Le comité d’Egerkingen, groupuscule d’extrême droite proche de l’UDC, a alors déposé une pétition demandant l’interdiction des foulards liés à l’islam dans toutes les écoles publiques, pour les élèves comme pour les enseignant·es, de l’école enfantine à l’université, tout en excluant les signes religieux des autres confessions.

À l’image du climat politique et médiatique observé en France, l’extrême droite populiste de notre pays instrumentalise elle aussi la question de l’islam à des fins électoralistes. Sous couvert de défendre la laïcité et les valeurs démocratiques, cette proposition alimente des peurs infondées et des amalgames dangereux entre islam et endoctrinement. Aucune donnée sérieuse ne permet d’affirmer que le port du voile à l’école constituerait une menace pour la cohésion sociale ou pour la liberté des élèves. En revanche, une telle interdiction risquerait d’exclure davantage les femmes musulmanes de l’école, de l’emploi et de l’espace public, renforçant ainsi les inégalités qu’elle prétend combattre.

Présentée comme une mesure de protection des droits des femmes, cette interdiction leur retirerait paradoxalement toute liberté de choix. Décider à leur place de ce qu’elles peuvent ou non porter relève d’une logique paternaliste et autoritaire, incompatible avec les principes d’émancipation invoqués par ses défenseurs. La liberté religieuse inclut également le droit d’exprimer sa foi, dès lors que cela ne porte pas atteinte aux droits d’autrui.

Invitée dans l’émission Forum sur la RTS, la sociologue et maître-assistante au Centre suisse islam et société Mallory Schneuwly Purdie a dénoncé des discours nourris par la crainte d’un supposé « grand remplacement », qui ne reposent sur aucun fondement factuel. Elle rappelle que si la population musulmane augmente en chiffres absolus, la population suisse dans son ensemble croît également, traduisant une stabilité proportionnelle.

Dans un rapport publié le 22 octobre 2025, le Conseil fédéral a lui aussi conclu qu’une interdiction générale du voile à l’école publique serait contraire à la Constitution et inutile. Il rappelle que la liberté religieuse est protégée, que la compétence relève des cantons et que la participation aux cours, y compris le sport et la natation, est déjà assurée grâce à des solutions pragmatiques. Le rapport souligne en outre les droits fondamentaux de l’enfant, l’autodétermination religieuse et la stigmatisation dont sont victimes les femmes voilées, qu’une interdiction ne ferait qu’aggraver. L’école doit rester un espace d’intégration fondé sur l’égalité des chances.

Pour autant, la controverse est loin d’être close. Fort de précédents succès en votation, notamment sur les minarets et la burqa, le comité d’Egerkingen envisage une initiative populaire sur le voile à l’école, rendant une votation nationale possible. En désignant l’islam comme un problème à contenir, ce débat détourne l’attention des véritables enjeux de l’école publique et contribue à banaliser la méfiance envers une partie de la population.

Une société démocratique se construit par l’inclusion, le dialogue et le respect des droits fondamentaux, non par la peur et l’exclusion.

Yoann Bodrito

Le PeupleVS 2025