Le 4 décembre 2024, Brian Thompson, PDG d’UnitedHealthcare, a été abattu en pleine rue à New York par Luigi Mangione. Une grande partie du peuple américain s’est rangé du côté du tireur. Pourquoi ? Car il s’est attaqué au PDG d’une assurance qui refusait à ses usagèr·es de manière systématique des traitements et procédures dont iels avaient cruellement besoin. Brian Thompson était la figure du capitalisme médical le plus pur. Un capitalisme qui sacrifie des milliers de vie humaines au nom de la rentabilité. Mais qu’est-ce qui a pu pousser Luigi Mangione à choisir la violence ?

Pour essayer de mieux le comprendre, je vous propose de revenir dans les années 70 sur une citation du responsable de la police anti-terroriste de l’Allemagne de l’ouest lors de l’arrestation de membres de la Fraction armée rouge qui elle aussi utilisait la violence à des fins politiques « Il y a deux manières de penser le terrorisme : soit il s’origine dans un problème psychiatrique des terroristes, soit dans un problème politique ». Cette citation, d’après moi, s’applique bien à cet événement, mais alors quels sont les problèmes politiques du capitalisme néolibéral ? Ses tares sont multiples, je ne pourrai donc évidemment pas toutes les évoquer ici. Je vais me concentrer sur les deux qui me semblent le plus en phase avec la situation : le système de santé capitaliste et la santé mentale au sein du capitalisme.

Nous sommes obligées de commencer par évoquer le système médical qui est la base de cet événement. Aux États-Unis, vous payez des cotisations extrêmement élevées à des assurances qui feront tout pour ne pas vous rembourser en cas de problème de santé, puis, une fois que vous aurez besoin de soins, deux options s’offriront à vous : y renoncer pour ne pas risquer de devoir les rembourser, ou y avoir recours et potentiellement vous endetter à vie. En Suisse, nous nous approchons d’un système similaire. Les primes d’assurances augmentent toujours plus et donc, par effet boule de neige, énormément de Suisse·sses se privent de soins. En parallèle de ce fonctionnement initial, la réforme EFAS a entériné la privatisation presque complète de notre système de santé en augmentant le pouvoir des assurances et en baissant drastiquement le pouvoir décisionnel de la Confédération et des cantons. La droite bourgeoise n’en a pas fini avec notre santé. Prenons par exemple Philipe Nantermod qui souhaite la mise en place de franchises « low-cost » qui réduiraient la qualité des soins des plus pauvres. La santé deviendrait encore plus un privilège de classe qu’elle ne l’est déjà.

Il nous faut ensuite parler de la « santé mentale ». Nous l’aborderons à travers le prisme du travail (il est évidemment possible d’utiliser d’autres angles d’analyse). Aujourd’hui, quand quelque chose se passe mal dans notre entreprise, on va de plus en plus nous pousser à utiliser la « psychologie positive », à réfléchir à la façon dont nous pouvons améliorer notre méthode de travail. Ainsi, avec ce genre de techniques managériales, les questions collectives (surcharge de travail, management toxique, etc.) sont réduites à des question individuelles :  « Si mon travail me fait souffrir, ce n’est pas la faute de mes conditions de travail mais de mon état d’esprit, comment puis-je être un·e meilleur·e employé·e ? ».  En 2023, un sondage SSR nous apprenait que presque un·e Suisse·sse sur cinq confiait avoir déjà vécu une période de burn-out. Selon le dictionnaire le Robert, un burn-out est un « état de fatigue intense et de grande détresse causé par le stress au travail ». Il est inquiétant que presque 1/5 de la population en ait subi un au cours de sa vie. Comme les problèmes de santé « physique » (problème de dos, problème de genoux etc.), les problèmes de santé « mentale » sont causés par le fonctionnement même du monde du travail. Les troubles psy ne sont pas la faute à pas de chance mais un coût nécessaire au maintien de la société capitaliste.  Nous avons peu à peu accepté que les troubles psy étaient une problématique individuelle décorrélée du système dysfonctionnel dans lequel nous vivons.

Lorsque que nous pointons ces problèmes, on nous dit que nous avons le choix, que si le système ne nous convient pas, nous avons la liberté de le changer. Comment pourrions-nous le changer, alors que les parlements sont composés à majorité de bourgeois·es et que les médias sont concentrés dans les mains d’une élite à qui profite le fonctionnement actuel du système ? Lutter contre ce système est épuisant, nous ne pouvons rien faire, nous sommes démunies. Ainsi, dans un monde où le capitalisme a colonisé nos imaginaires et où il est devenu extrêmement difficile d’y concevoir une véritable alternative, la violence peut apparaître pour certain·es comme la seule alternative. Ce qu’a fait Luigi Mangione n’est que la résultante logique du capitalisme néolibéral.

À travers ce texte, je ne souhaite pas dire que la violence est la solution qui nous permettra de changer nos conditions de vie mais plutôt souligner que ce genre d’événements est lié aux défaillances intrinsèques du capitalisme. L’histoire de la Fraction armée rouge nous a même montré que les moyens d’action violents ont surtout permis à l’ordre capitaliste de justifier l’introduction de lois liberticides. Ainsi pour nous débarrasser de cette violence, nous devons d’abord nous débarrasser de celle du capitalisme, et donc par extension du capitalisme lui-même. Mais pour en finir avec lui, il est vital que nous réussissions à concevoir une alternative crédible à son inconscient politico-économique. Il faut repolitiser le langage, questionner la pertinence des anciennes structures politiques (partis, syndicats etc.), en créer de nouvelles si nécessaires, lutter contre les politiques managériales du travail et mettre en lumière les incohérences du capitalisme. Mais surtout ne plus considérer la disposition du monde dans lequel nous vivions comme un état de fait immuable. Le capitalisme ne s’effondrera pas tout seul, détruisons-le, il n’y a pas d’alternative.

Benoît Michellod

 

 

Le PeupleVS 2025