« Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes les antifascistes. » On ne compte plus le nombre de fois où cette phrase est brandie sur les réseaux sociaux comme une vérité prophétique, souvent attribuée, à tort, à Winston Churchill. En pensant utiliser une forme d’argument d’autorité coupant toute possibilité de débat, ces personnes n’ont pas conscience du but contre leur camp qu’ils viennent de s’infliger.
Certains mouvements d’extrême droite soutiennent aujourd’hui que la gauche incarnerait une forme de « nouveau fascisme », en imposant des normes culturelles et en exerçant une pression sociale ou institutionnelle. En se présentant comme défenseurs de la liberté d’expression face à ce qu’ils qualifient de « totalitarisme culturel », ils revendiquent ainsi une posture de résistance. Dans cette logique, ils s’auto-désignent implicitement comme les véritables antifascistes. Ils deviennent alors, par leur définition même, les suspects qu’ils dénoncent. En ce sens, la citation attribuée à tort à Churchill s’avère exacte. Si nous ne faisons rien, les fascistes tenteront de s’autoproclamer antifascistes.
Aujourd’hui, le mot « fasciste » subit un régime sémantique. On l’utilise pour désigner tout ce qui nous dérange : une norme sociale, une pression culturelle, ou même un débat contradictoire. Mais le fascisme n’est pas une simple « intolérance ». C’est un projet politique précis : culte du chef, nationalisme exacerbé, suppression des libertés publiques et de l’opposition, oppression des minorités etc. La situation politique aux États-Unis nous indique quelle forme de « néofascisme » la société peut prendre. Et tous les partis d’extrême droite européen surfe sur cette vague en cherchant à imiter ce qu’il se passe Outre-Antlantique.
Ces comparaisons reviennent de plus en plus souvent et elles sont toujours plus banalisées, y compris par des forces de droite « traditionnelle » voire carrément du centre. La récente mort du militant royaliste Quentin D. à Lyon dans une rixe opposant des militant·es d’extrême droite venue chahuter la députée de La France Insoumise Rima Hassan à des militant·es antifascistes s’inscrit dans cette tendance de bouleversement des valeurs et d’inversion des culpabilités. Nous assistons aujourd’hui à une porosité croissante entre les médias dominants et la rhétorique d’extrême droite. Ce processus de dédiabolisation s’appuie sur un double mécanisme : d’abord, l’usage de la théorie contestable du « fer à cheval » pour renvoyer dos à dos des projets politiques diamétralement opposés. Ensuite, la criminalisation systématique de l’engagement antifasciste, désormais présenté comme une menace.
Et pendant que les médias bourgeois et la classe politique redoublent d’effort pour criminaliser toutes les luttes contre l’extrême droite, cette dernière jubile. Elle a son martyr qu’elle attendait pour pouvoir justifier ses actions violentes. Sur Cnews, l’éditorialiste Kévin Bossuet s’exclame : « Quentin était notre Charlie Kirk à nous ». Cette importation des méthodes américaines ne s’arrête pas là : dans plusieurs médias, les appels se multiplient pour classer le mouvement « antifa » parmi les organisations terroristes et dissoudre LFI, malgré l’absence totale de lien avec les faits. Une stratégie de polarisation calquée sur le modèle des États-Unis.
Cette stratégie de récupération n’est pas récente puisque dans les années 30 déjà, le parti nazi avait érigé la mort de Horst Wessel en mythe fondateur. En transformant ce militant de la première heure, tué lors d’une rixe, en un martyr héroïque, le NSDAP a réussi à forger un puissant imaginaire victimaire. Ce culte du mort a servi de prétexte aux nazis pour criminaliser leurs opposants politiques et justifier, par la suite, l’exercice d’une violence d’État systématique que nous connaissons hélas tous.
Et pourtant, alors que les plateaux télés sont en ébullition sur ce fait divers, nous oublions que politiquement c’est bien l’extrême droite qui tue. Entre 1986 et 2021 en France, sur 53 « meurtres à caractère idéologique » recensés, 90% ont été commis par l’extrême droite selon une statistique de la chercheuse Isabelle Sommier. Depuis 2022, pas moins de 11 personnes sont mortes 19 autres grièvement blessés par balles ou par armes blanches dans l’hexagone. Début janvier, à Lyon, le meurtre d’un jeune homme de 20 ans, retrouvé sous la glace d’un étang, fait l’objet d’un traitement judiciaire et médiatique d’une discrétion frappante. Bien que le suspect soit poursuivi pour homicide à caractère raciste, le silence des autorités et des grands médias est total. Toujours au mois de janvier, un lycéen de 17 ans d’origine syrienne est attaqué dans l’agglomération lyonnaise puis tabassé par 3 hommes cagoulés, avant d’être tailladé au visage par des lames de rasoir. Le tout accompagné d’un torrent d’injures racistes : « Sale Arabe », « Sale Musulman ».
Nous aurions tort de croire que ce basculement n’arrive que chez nos voisins. En Suisse, nous assistons également à un basculement idéologique brutal. L’alliance PLR-UDC ne se contente plus de critiquer : elle exige l’éradication pure et simple des poches de résistance antifasciste comme c’est le cas dans le canton de Berne. Plutôt que d’interroger les racines sociales des colères ou les dérives répressives de la police qui catalysent souvent le chaos, ces élu·es préfèrent braquer les projecteurs sur « la violence d’extrême gauche » pour mieux occulter la leur. Dans ce contexte, il est important de ne pas concéder un seul centimètre à ces nouveaux apôtres de la répression. Alors je le dis haut et fort : je suis antifa. Siamo tutti antifascisti !
Yoann Bodrito, rédacteur en chef