Le conseiller national appartenant au Centre —qui n’a bientôt de centre que le nom— s’est distingué en proposant récemment une motion visant tout simplement à criminaliser le droit de manifester en Suisse. L’élu valaisan a insisté sur les dégâts causés par la manifestation du 11 octobre 2025 à Berne. 

A aucun moment il ne fait mention des circonstances qui ont amené à cette manifestation. A aucun moment il ne parle des plus de 300 manifestant·es blessés ni des 600 personnes qui ont été nassées au froid pendant une dizaine d’heures. Une pratique qui est contraire aux standards du droit international.

Le Parlement glisse vers le « tout-payant » : sous l’impulsion de Sidney Kamerzin, 119 élus ont voté pour facturer aux manifestant·es les frais de police engagée lors de manifestations, qu’elles soient autorisées ou pas.  Derrière ce vote qui semble d’ordre financier se cache une réalité bien plus sombre. En effet, la majorité bourgeoise (ainsi que deux socialistes) ont décidé qu’il était de bon ton de criminaliser toutes les luttes politiques en Suisse. Si manifester devient une question financière, c’est qu’on considère que ce n’est plus un droit acquis dans une démocratie, mais un privilège destiné une poignée d’individus ayant les moyens. Nos décideurs font de la rue un espace privé : seuls ceux qui ont de l’argent pourront encore porter leurs revendications. Ce n’est plus de l’ordre public, c’est une barrière dissuasive qui réduit la révolte sociale au silence par la menace financière.

Cette motion est le pur produit d’une surenchère sécuritaire qui sacrifie nos droits démocratiques sur l’autel de la répression. Elle s’inscrit dans un climat déjà marqué par un autoritarisme de plus en plus décomplexé. On rappellera ici que la Ville de Sion et le canton du Valais ont décidé d’interdire purement et simplement toute manifestation de soutien au peuple palestinien dans le chef-lieu valaisan. Ils se sont distingués en envoyant plusieurs factures atteignant plus de CHF 106’000.- à l’organisateur du rassemblement propalestinien du 1er novembre 2025 à Sion. 106’000 francs, c’est le prix à payer en Valais pour utiliser un droit fondamental dans le but de condamner un génocide auquel notre pays se fait le complice. Qu’est-ce donc si ce n’est une criminalisation totale du droit de manifester ? Qu’est-ce donc si ce n’est une dérive sécuritaire qui s’inscrit totalement dans ce « backlash » réactionnaire ? A cette répression s’ajoute encore la publication des photos sur internet de manifestant·es recherchés par la police bernoise après les évènements d’octobre dernier. Des autorités qui poussent à la délation nous ramène forcément dans des périodes sombres de notre passé. Il semblerait que dans ce pays, l’anonymat semble mieux protégé pour des violeurs condamnés que pour des manifestant·es dont la culpabilité reste à prouver.

Quand Sarah Constantin évoque dans le Nouvelliste le fait « qu’il y a des similitudes avec une dynamique autoritaire qui se vérifie aux États-Unis et qui commence à se dessiner ici aussi » tout en suggérant « qu’il ne faut pas avoir peur de rappeler comment le fascisme est arrivé en Europe dans les années 1930 », ce n’est pas des déclarations en l’air, c’est une réalité qu’on voit se banaliser toujours plus.

A celles ou à ceux qui auraient la tentation de relativiser ces dérives en défendant la police, qu’ils et elles visionnent l’émission Vraiment sur la RTS qui documente durant 50 minutes les bavures de la police lors d’une manifestation en octobre à Genève. Ce que ces images dénoncent, c’est une stratégie de dissuasion généralisée. C’est ce que beaucoup de militant·es vivent régulièrement quand ils et elles protestent dans d’autres villes du pays. On ne parle plus de maintien de l’ordre, mais d’une volonté de briser la politisation de la rue en traitant les citoyens critiques comme des délinquants.

Preuve s’il en fallait de ce basculement sécuritaire et populiste du centre et de la droite, la question posée en décembre dernier au Parlement par Sidney Kamerzin (encore lui) toujours dans ce thème. Dans son texte, il demande au Conseil Fédéral si l’État ne devrait pas interdire les casques, les protège- tibias ou lunettes de protection en marge des manifestations. Heureusement qu’il n’y a pas de guerre en Suisse, sinon notre Sidney cantonal s’empresserait de proscrire l’utilisation de gilet par balles aux journalistes couvrant le conflit. A quoi joue Sidney Kamerzin ? On peut continuer à se le demander. Au même titre que les 118 autres parlementaires qui l’ont suivi dans cette volonté de criminalisation du droit à manifester. À l’approche du G7 à Évian et des mobilisations légitimes qu’il suscitera, il est inquiétant de constater que la Suisse semble craindre davantage celles et ceux qui descendent dans la rue que les dirigeants qu’elle s’apprête à accueillir à Genève en juin.

Yoann Bodrito, rédacteur en chef

Le PeupleVS 2026