Une fois n’est pas coutume, le débat public a été confisqué par une indignation sélective.
La presse et une grande partie de la classe politique ont focalisé leur attention sur les dégâts matériels subis par des multinationales et des institutions financières complices de génocide ou d’évasion fiscale, occultant ainsi totalement les enjeux politiques et sociaux portés par les manifestant·es.
Dimanche 14 juin, entre 30’000 et 50’000 personnes avaient bravé le climat répressif instauré par l’Etat de Genève pour descendre dans la rue et dénoncer les politiques impérialistes des grandes puissances occidentales. Cette année, le traditionnel 14 juin de la grève féministe est devenu le point d’ancrage d’une alliance historique. Pour répondre à l’appel à la convergence des luttes lancé par les collectifs féministes, plus de 70 organisations politiques, syndicales et sociales ont convergé pour dénoncer ensemble le sommet du G7 à Évian. Travailleur̭·euses, étudiant·es, retraité·s, familles, tout le monde était réuni pour s’opposer à cette politique capitaliste destructrice du vivant.
Dans des rues militarisées par la police, la foule a pu crier sa colère et rendre hommage aux peuples luttant pour leurs survies. De la Palestine au Congo, de Cuba au Soudan en passant par le Venezuela, les drapeaux étaient agités de partout. Cette manifestation a également été l’occasion de rendre hommage à Jean Ziegler, qui nous a quittés quelques jours avant le sommet. Un sommet qu’il méprisait plus que tout tant sa vie aura été faite de luttes contre les politiques dominatrices occidentales sur le Sud global.
Si la manifestation a pu aller à son terme, les participant·es ont lourdement fait les frais de la dérive répressive orchestrée par le canton de Genève et la Confédération. Pas moins de 4000 militaires encerclaient la cité de Calvin, épaulés par des forces de police venues de toute la Suisse, de France et d’Allemagne. Entre les contrôles d’identité systématiques et répétés avec confiscation de matériel médical – menés jusqu’en Valais dès le dimanche matin –, les drones et le ballet des hélicoptères, cet arsenal disproportionné n’avait qu’un seul but : étouffer la contestation politique.
Non contentes d’avoir gazé la foule à plusieurs reprises, les forces de l’ordre ont pris en otage arbitrairement plus de 250 personnes pendant toute une nuit. Après avoir déployé l’artillerie lourde et alimenté une paranoïa sécuritaire, le bras armé de l’État — visiblement frustré de n’avoir à déplorer que quelques vitrines brisées — s’en est donné à cœur joie. Organisateurs, badauds et touristes ont ainsi été nassés et arrêtés, sans le moindre motif légal.
Ce n’est pas un hasard si Amnesty International épingle régulièrement la Suisse et sa police. Dimanche 14 juin, comme c’était déjà le cas lors de manifestations contre le génocide à Gaza l’an dernier, la police a abusé de ses droits et a agi de manière totalement disproportionnée. Cette stratégie autoritaire s’appelle le « chilling effect » : utiliser l’arbitraire policier comme une arme psychologique pour intimider la population, ficher les citoyen·nes et paralyser durablement tout désir de contestation.
Il n’est pas inutile de rappeler que condamner la casse est hypocrite tant qu’on ne condamne pas la violence systémique qui la fait naître. C’est Martin Luther-King qui disait que « l’émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus ». En ce mois de juin, la coalition NOG7 a permis de donner un souffle nouveau à la contestation populaire en servant de première étape essentielle dans la refondation d’une large dynamique contestataire à l’échelle mondiale. C’est en faisant front commun contre la logique capitaliste et la montée du fascisme que nous parviendrons à construire une alternative de vie digne et égalitaire pour toutes et tous.
Yoann Bodrito