Le peuple suisse devra se prononcer en juin prochain sur la nouvelle initiative xénophobe de l’UDC.
Médiatiquement, cette initiative bénéfice d’un certain écho, l’extrême droite étant plutôt habile pour imposer ses thèmes dans l’espace public. A moins de deux mois de l’échéance, il semble important de revenir sur la genèse de cette initiative et plus généralement sur le contexte xénophobe que nous connaissons souvent en Suisse. Le syndicaliste genevois Dario Lopreno a élaboré, pour le compte du SSP, une brochure détaillant les enjeux de cette initiative. Il a d’ailleurs été invité par les JSVR à intervenir lors d’un apéro-conférence consacré à ce sujet le 25 avril.
La brochure, disponible sur le site https://ssp-vpod.ch et longue d’une quarantaine de pages, mérite que l’on s’attarde sur certains de ses points essentiels.
On le sait que trop bien, la stratégie politique de l’UDC et de ses alliés repose sur une instrumentalisation durable de la question migratoire au cœur du débat public suisse. Depuis plusieurs décennies, les campagnes politiques centrées sur les étrangers occupent une place quasi permanente, contribuant à ancrer une culture politique marquée par la méfiance et la stigmatisation de « l’Autre ». Cette continuité historique s’inscrit dans une longue tradition xénophobe remontant au XIXe siècle et renforcée au fil des votations populaires.
L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions » s’insère pleinement dans cette dynamique. Présentée comme une réponse à des enjeux de durabilité écologique et sociale, elle repose en réalité sur un lien simpliste entre croissance démographique et immigration. Les problèmes invoqués (logement, infrastructures, environnement) sont attribués systématiquement aux étrangers, alors qu’ils relèvent en grande partie de choix économiques et politiques, notamment liés à la recherche de profit. Il ne va sans dire que l’UDC ne soutient rarement, si ce n’est jamais les initiatives visant à des politiques environnementales durables. La question écologique n’est pas traitée avec le sérieux qu’elle exige
L’initiative propose des mesures strictes de limitation de la population, en ciblant particulièrement l’asile et le regroupement familial, tout en remettant en cause des accords internationaux comme la libre circulation des personnes. Toutefois, elle est jugée largement inapplicable et contradictoire. D’un côté, l’UDC attise la peur de l’immigration ; de l’autre, elle reconnaît implicitement la nécessité économique d’une main-d’œuvre étrangère, notamment qualifiée, essentielle au fonctionnement de l’économie suisse.
Cette ambivalence révèle une stratégie plus large : maintenir une pression sociale sur les travailleurs étrangers tout en répondant aux besoins du patronat. Les étrangers sont ainsi divisés entre « utiles » (qualifiés, productifs) et « indésirables » (précaires, dépendants des aides), ce qui permet de légitimer des politiques discriminatoires. Cette logique s’étend ensuite à l’ensemble des classes populaires, en désignant également comme « abuseurs » ceux qui recourent aux prestations sociales ou contestent l’ordre établi.
Malgré son discours souverainiste, le parti s’inscrit dans une dynamique commune avec l’Union européenne, notamment à travers les accords Schengen-Dublin. Il participe ainsi à un mouvement plus large de restriction des droits des migrants, tout en revendiquant une indépendance nationale en partie illusoire.
Un autre aspect central est la critique de la conception de l’intégration défendue par l’UDC, assimilée à une exigence d’assimilation unilatérale. L’intégration devient une obligation imposée aux étrangers, sans reconnaissance de leur diversité culturelle, et conditionnée à leur conformité aux normes dominantes. Cette vision s’accompagne de mesures restrictives en matière de naturalisation, de regroupement familial et d’accès aux droits sociaux.
L’initiative peut être volontiers considérée comme une tentative de « saut qualitatif » du néo conservatisme. En mobilisant des peurs sociales (immigration, insécurité, crise écologique), elle vise à obtenir une majorité politique pour durcir les politiques migratoires et affaiblir les protections sociales et juridiques. Elle participe également à une remise en cause des cadres internationaux de protection des droits humains.
L’un des arguments centraux est que le seuil de 10 millions d’habitants n’est pas choisi au hasard. En s’appuyant sur le scénario moyen de l’Office fédéral de la statistique (OFS), l’UDC se place dans une position « gagnante » quel que soit l’avenir démographique. Si la population reste proche de cette limite, le parti pourra revendiquer l’efficacité de sa pression politique. Si elle la dépasse, il pourra justifier un durcissement accru de ses positions. Ce cadrage permet ainsi d’imposer durablement le thème de la limitation de l’immigration dans le débat public.
Plutôt que de viser une réduction globale réaliste, l’initiative cible principalement des groupes marginalisés : requérants d’asile, sans-papiers ou personnes précaires. Cela permet de donner l’illusion d’une action efficace sans remettre en cause les besoins structurels de l’économie suisse, fortement dépendante de la main-d’œuvre étrangère. Cette contradiction révèle une stratégie plus large : instrumentaliser la xénophobie pour masquer les véritables causes des problèmes sociaux. L’UDC désigne les étrangers comme responsables du manque de logements, des tensions sur les infrastructures ou des difficultés économiques, alors que ces enjeux sont largement liés à des logiques de profit et à l’organisation du marché.
Par ailleurs, l’initiative s’inscrit dans les préoccupations du patronat face à la pénurie de main-d’œuvre. Plutôt que d’augmenter les salaires ou d’améliorer les conditions de travail, les milieux économiques cherchent à intensifier l’exploitation de la main-d’œuvre disponible. Cela passe par une hausse du taux d’activité (notamment des femmes, des seniors ou des personnes précaires), une pression accrue sur les assurances sociales, ainsi qu’une flexibilisation du travail.
En outre, cette dynamique s’accompagne d’un affaiblissement des protections des travailleurs. La remise en cause des mesures d’accompagnement de la libre circulation et le développement de formes de travail individualisées renforcent la dépendance des salariés envers les employeurs, tout en accentuant les inégalités.
Dire non à cette initiative, c’est refuser une politique fondée sur la peur et la désignation de boucs émissaires. C’est défendre une autre vision de la société, basée sur la solidarité, l’égalité des droits et une analyse lucide des véritables enjeux sociaux et économiques. C’est refuser de diviser les classes populaires tout en adaptant le marché du travail aux exigences du capitalisme contemporain. C’est, enfin, rappeler que les défis actuels ne se résoudront pas en dressant des frontières toujours plus dures, mais en s’attaquant aux causes profondes des inégalités.
Yoann Bodrito, rédacteur en chef